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L’écrivain Philippe Claudel discute avec des lycéens de Coubertin

D 7 avril 2015     H 10:55     A I.Rembotte     C 0 messages


Les rencontres avec les écrivains sont toujours des moments très appréciés des élèves et la rencontre récente d’une classe de lycéens avec Philippe Claudel n’a pas dérogé à la règle. Les élèves de 1ère S3 et quelques-uns de leurs camarades de 1ère S1 ont pu, par Skype, poser à l’auteur toutes les questions que peut susciter son roman, Les Âmes grises. En voici le compte rendu :

1) D’où vous est venue l’idée d’écrire Les Âmes grises  ? De la lecture de journaux et d’un fait divers de l’époque ?

M. Claudel eu l’idée d’écrire en 2003 grâce à une image mentale qui lui venait régulièrement, celle d’une petite fille noyée dans un canal au son des canons et du bombardement.

2) Et pourquoi cette date de 1917 pour commencer ce roman ?Pourquoi choisir la guerre en toile de fond alors que finalement vous la racontez si peu ?

N’étant pas un écrivain combattant, il ne peut et ne veut détailler la guerre comme d’autre l’ont fait auparavant, par exemple Barbusse, Céline. Il a pu la raconter à distance à la vue des dégâts qu’elle a causés. Il fait alors un parallèle avec la guerre de Yougoslavie qui a eu lieu entre 1991 et 1999 : nous, Français vivions normalement alors qu’une guerre se déroulait à côté de chez nous, on voyait juste les dégâts de cette guerre à la télévision. Dans Les Âmes Grises , c’est la même chose : les habitants du petit village vivent normalement, ils voient juste les blessés et entendent les bombardements. En fait, Philippe Claudel considère son livre comme un faux roman historique car il ne donne aucun lieu ni aucune date précise, à l’exception d’une seule, décembre 1917 car c’est un moment important dans la guerre, l’année des mutineries, des désertions.

3) Pourquoi une structure si complexe, pleine de retours en arrière ?

Il trouvait cela original, surtout que le personnage-narrateur n’est pas écrivain, il est policier, donc il ne connaît pas les règles de l’écriture, il écrit selon ses pensées. Philippe Claudel nous dit que la pensée n ’effectue que des bons en arrière et en avant, ainsi le narrateur ne suit pas l’ordre chronologique. De plus, il revient dans une mémoire douloureuse, il essaie de se rappeler des événements passés qui l’ont beaucoup fait souffrir ou qui l’ont étonné, d’où les retours en arrière dans le désordre. Cette structure reflète en fait le fonctionnement de la pensée humaine.

4) Mais alors dans quel ordre avez-vous écrit ces chapitres ?

Il les a écrits comme nous les avons découverts. Lorsqu’il a écrit ce roman, il ne savait pas ce qui allait se passer à la page suivante et encore moins le dénouement de l’histoire. Il dit alors n’avoir aucune avance sur le lecteur, il ne prévoit pas son roman. Il a le même statut que le lecteur. Il ne veut pas faire de plan, ce n’est pas une dissertation. Ce qui lui plaît, c’est de ne pas savoir.

5) Définiriez-vous ce roman comme un roman policier ?

Il définit son roman comme un faux roman policier, un faux roman social, un faux roman historique. Son roman est à la croisée des différents genres. Il écrit même son roman en réaction contre le roman policier qu’il juge finalement trop simpliste : il a créé une énigme, mais il ne l’a pas résolue comme nous l’avons pu le constater. Ainsi son roman correspond plus à la réalité de la vie.

6) D’où vous est venue l’idée de ce titre ? Croyez-vous vraiment que le gris soit la couleur dominante de nos vies ? N’y a-t-il pas des âmes presque blanches et d’autres noires ?

Par ce titre, il a voulu rendre hommage à certains auteurs comme Nicolas Gogol avec Les âmes mortes et Jean Giono avec Les âmes fortes. Il a choisi le gris car c’est une couleur qu’il aime bien et parce qu’elle fait référence à la pluie, au brouillard, au rétrécissement du monde et à une atmosphère dans laquelle il aime écrire. Cette couleur lui permet aussi de le faire entrer en lui-même. Et le gris correspond à ce qu’est, selon lui, l’être humain : un homme a une double nature, il a en lui la possibilité de faire le bien ou le mal.

7) Pourquoi avoir transformé la victime qu’était le petit Breton en meurtrier et violeur de fillettes ? Et pourquoi un Breton et pas un gars du Sud ?

Rien n’est indiqué dans le livre quant à la culpabilité du Breton. Il a choisi un Breton car pour lui la Bretagne « finit la terre » et il ne se voyait pas inventer un personnage avec « l’accent Marseillais ».

8) Pourquoi choisissez-vous d’intégrer dans un seul roman un nombre si important de personnage ?

Il intègre un nombre important de personnages dans un seul roman car il s’est laissé inspirer par les tableaux de Brueghel qui le fascine par le nombre extrêmement important de personnages.

9) Quel est votre personnage préféré ? L’un d’entre eux vous ressemble-t-il ? Le narrateur par exemple ?

Le narrateur lui ressemble sans doute sous certains aspects puisqu’il écrit, il découvre ce que peut apporter l’écriture. Mais Philippe Claudel ajoute tout de suite qu’il n’a pas de personnage préféré, même s’il avoue avoir un petit penchant pour Mierck car « c’est toujours plaisant de créer un beau salopard ».

10) Pourquoi laissez-vous encore planer une petite ombre et laissez ouverte l’hypothèse de Destinat en tueur ?

Philippe Claudel dit que c’est une possibilité parmi d’autres. Destinat est déjà mort à la vie, il vit enfermé et coupé du monde dans son château. Il est troublé par la jeune enfant Belle de Jour puisque son visage lui rappelle celui de sa femme, morte. Il y a donc un rapport entre Destinat et la mort évident. Peut-être a-t-il tué la petite à cause de ce trouble. Destinat lui rappelle un personnage de Maupassant présent dans Lettre d’un fou dans lequel un magistrat tient un journal et est fasciné par la mort, il expérimente alors le meurtre.

11) Quelle image cherchez-vous alors à donner de Destinat ? Sa dualité est-elle si importante pour vous ?

Destinat est, pour lui, un homme qui a arrêté de vivre depuis la mort de sa femme. Il semble ne plus avoir de cœur, mis à part après l’apparition de Lysia Verhareine. Il ne fait que survivre. Il est perturbé par Lysia et Belle de Jour qui lui rappellent toutes deux sa femme. Sinon, il ne fait que remplir sa mission de procureur, rien de plus.

12) Lysia, Clélis et Belle de Jour sont donc trois figures d’une même femme à des époques différentes. Mais n’est-ce pas très pessimiste de les faire mourir toutes trois ?

Claudel commence par une boutade : « une bonne femme est une femme morte ». Puis, il redevient sérieux et dit que ce roman est un roman d’hommes perdus car l’univers est saturé par le désespoir et le tragique. Les femmes mortes sont alors toujours des lumières. Les trois femmes sont très présentes mais elles ont toutes disparu, c’est un hommage aux femmes. Il dit avoir été, là encore, très influencé par la peinture.

13) Votre vision du monde et des hommes est elle toujours si sombre, si noire, si triste ?

Il dit que c’est dur d’être joyeux pendant la guerre, que le contexte qu’il a choisi et l’année 1917 sont très noirs, le moral est au plus bas, la guerre n’en finit pas. Alors l’atmosphère de son roman est en accord avec le contexte. Sinon, sa vision du monde change selon les jours, car les hommes sont des créatures doubles qui sont capables de faire de belles choses comme de mauvaises choses. Et la guerre révèle plus que tout ce dont ils sont capables.


14) Ce roman a-t-il alors une fonction cathartique ?

Non. Cela peut arriver qu’un livre soit cathartique, mais pas Les Âmes grises. Par exemple, quand il a perdu son meilleur ami, il a pu écrire pour se soulager, pour se libérer de quelque folie.

15) Combien de temps vous a-t-il fallu pour écrire ce roman ?

C’est difficile à dire car il n’écrit pas tous les jours, cela dépend de son envie d’écrire, il est capable d’écrire tous les jours pendant des mois comme ne rien écrire pendant plusieurs semaines. Il dit avoir mis environ deux ans pour finaliser son œuvre.

16) Que pensez-vous de l’adaptation cinématographique de votre roman ?

Au début, Philippe Claudel trouvait que ce n’était pas une bonne idée, mais il a fini par céder car c’est son ami Yves Angelo qui le lui proposait. Claudel l’a aidé alors à écrire le scénario. Angelo est un réalisateur rigoureux, presque scandinave. Son cinéma est donc austère, il ne comporte pas beaucoup d’émotions, ainsi le film est cohérent, en accord avec le livre même si Claudel se dit maintenant que certains choix d’acteurs ne sont pas appropriés.

17) Vivez-vous de votre métier d’écrivain ?

Non, répond immédiatement Claudel, car écrivain n’est pas un métier mais une passion. Son « vrai métier » est enseignant en université. Il voulait garder un ancrage dans le réel.


18) Comment en êtes-vous arrivé à écrire ? Écriviez-vous quand vous étiez adolescent ?

Il aime raconter des histoires et écrire des poèmes, il a toujours écrit mais a commencé à publier à trente-sept ans car ce qu’il écrivait était mauvais.

19) Qu’avez-vous en projet actuellement ?

Il a fini la post-production et est en train de terminer la bande annonce du film Une enfance. Sa sortie est prévue en octobre 2015.

20) Les analyses des textes effectuées en cours ne relèvent-elles pas du "délire" des professeurs ? Les auteurs pensent-ils à tout ?
Philippe Claudel dit que l’écrivain n’est pas le mieux placé pour parler de son œuvre, il est même le moins bien placé. Il n’a pas la volonté de transmettre un message. Il laisse le choix au lecteur d’interpréter son roman comme il le veut.

Merci M. Claudel, pour ce bel entretien !

Louise, Fiona, Héloïse, Victor, Yohann, Pierre, Estelle, Eva, Lisa B, Lisa D, Anaïs, Valentine, Lison, Anthony et Paco

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